Guinée : Etat néant (Bis)

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L’ Etat guinéen est malade, gravement malade. C’est aujourd’hui, une question de vie et de mort. Impossible, avec une ou deux chroniques d’en faire le tour !

Il faudrait des équipes de politologues, de sociologues et peut-être même de psychanalystes. Il faudrait des tonnes papier, il faudrait se résoudre à y consacrer sa vie. Contentons-nous pour l’instant de relever quelques faits saillants, quelques symptômes, pour parler comme les toubibs.

Revenons par exemple sur cette misérable affaire dont nous parlions ici la semaine dernière : du côté de Siguiri, des donzos ont tiré sur des gendarmes. Où a-t-on vu ça ? Il n’y a qu’en Guinée que des soldats acceptent de subir une telle foutaise. Partout ailleurs, ils auraient fait tonner le canon. C’est vrai qu’à la fin des années 60, nos généraux avaient jetés leurs galons pour se soumettre au joug du parti de Sékou Touré.

Ah, l’armée guinéenne !

J’ai lu dans la presse que des individus fort bien intentionnés ont interpellé le chef de l’Etat afin qu’il débloque des fonds au profit d’un certain Mohamed Touré   en ce moment sous les verrous quelque part aux USA. Eh, Allah ! Mais, messieurs les bons samaritains, il s’agit là d’un sordide fait divers qui ne concerne en rien l’Etat guinéen, qui ne concerne que la presse de caniveau et les badauds. Que ce Mohamed Touré soit le fils de son père n’y change rien. En revanche, l’Etat guinéen, à travers son consulat, a le devoir de lui apporter une assistance judiciaire comme il en a le devoir pour tout autre citoyen guinéen inculpé dans un pays étranger.

Tout ceci montre à quel point l’Etat guinéen est devenu une propriété privée, une pauvre chose dont le premier venu fait ce qu’il veut.  Et la démission des Guinéens est telle que cette ignominie ne choque plus personne. On a entendu, il y a quelque temps, la mère du séquestré de Dallas, affirmer sans l’once d’une gêne que l’arrestation de son fils était un complot.

Chez ces gens-là, tout est complot même les épidémies et les invasions des criquets. Cela montre en tout cas le sérieux avec lequel ils ont traité Kaman Diaby et Fodé Keïta, Diallo Telli, Karim Fofana, Barry Diawadou et les autres. Mais bon, Dieu est grand, c’est au tour des tortionnaires de verser des larmes, j’espère qu’ils en verseront aussi pour les victimes du Camp Boiro et pour les centaines de martyrs enterrés au cimetière de Bambéto.

A Timbi-Touni, un groupuscule de muftis a édicté dernièrement un code de mariage en lieu et place du maire, du préfet et du gouverneur. Non loin de là, d’autres muftis ont décidé de débaptiser leur localité pour lui donner un nom arabe.

Dans ce pays, il n’y a pas d’Etat, je vous dis : ni dans les marchés, ni dans la circulation routière ni même dans les bureaux. L’Etat chez nous se résume à deux individus : le flic et le percepteur (pour vous vider les poches ou pour vous briser les os.)

A quand un véritable Etat reposant sur des principes et non sur des individus ? Je rêve d’une administration digne de ce nom avec une vraie armée, une vraie police, un corps préfectoral et un corps diplomatique fondée sur la compétence professionnelle et le mérite civique et moral en tout cas, totalement indépendants des sautes d’humeur du président du jour.

On pourrait, entre autres privilèges, attribuer à celui-ci nouvellement élu, 10% des postes dans l’administration centrale et la diplomatie. Mais les nominations dans l’armée, la police et la magistrature devront échapper à toute considération politique et sentimentale.

C’est la seule et unique manière d’en finir avec ce système villageois et rétrograde qui nous régit depuis 1958 et où chaque gouvernement porte la couleur ethnique et l’odeur familiale de celui qui le compose.

Tierno Monénembo, in Le Lynx

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