Un procès pour l’exemple (Par Tierno Monénembo)

Le procès qui vient de s’achever à Ouagadougou ne vaut pas que pour le nom de la victime, il vaut aussi et largement pour sa qualité. Trente-cinq ans après son assassinat, Thomas Sankara peut se détendre dans sa tombe et, pour l’éternité,  dormir du sommeil du juste. 

La morale est sauve : justice est enfin rendue au Che Guevara africain. Ses millions de fans peuvent crier victoire,  sa famille porter son deuil. Le soulagement général ne vient pas que de là. Il vient aussi et peut-être surtout de la manière exemplaire dont le procès a été conduit.

Dans un continent coutumier de la loi du talion et de ses procès expéditifs,  la justice burkinabé s’impose aujourd’hui comme le modèle à suivre, ses magistrats comme les pionniers d’un système judiciaire africain qui se cherche.

Ces messieurs ont su éviter deux aberrations récurrentes de nos tribunaux : le mensonge par omission et la complaisance. Un crime reste un crime, nul n’a le droit de l’oublier et la loi s’applique à tous, fût- on César ou Compaoré. Espérons que ce principe élémentaire du droit va se banaliser, que le procès de Ouagadougou annonce un changement d’époque.

Souhaitons que l’esprit de Ouagadougou fasse tache d’huile, qu’il nous incite à tirer un trait sur les mœurs douteuses du passé. Vivement une nouvelle atmosphère dans les salles d’audience de nos tribunaux ! Nous ne voulons plus d’une justice aux ordres. Nous ne voulons plus d’une justice à sens unique : tout pour les nababs, rien pour le populo. Personne n’est intouchable, nul n’est au-dessus de la loi ! Il faut en finir avec  cet accord tacite qui veut que le chef a toujours raison, qu’il a comme les dieux, droit de vie et de mort sur ses administrés.

Les Burkinabé en l’occurrence ont admirablement exercé leur souveraineté judiciaire. C’est une première. Ils ne sont  défaussés ni sur la CPI (comme dans le cas de Gbagbo) ni sur l’Union Africaine (ce fut le ca se Hissène Habré). Et surtout, ils ont brillé dans l’art de suivre la procédure, d’exercer le formalisme.  « Le formalisme est le grand-frère de la liberté », dit l’adage. La présomption d’innocence de l’accusé a été respectée, toutes les garanties nécessaires à sa défense ont été assurées. L’avocat de la partie civile, Maître Guy-Hervé Kam a eu raison de parler d’un procès au-dessus de la mêlée.

« Les jaloux n’ont qu’à maigrir », comme cela se dit dans les bas-quartiers d’Abidjan. Et ils sont bien nombreux les jaloux notamment en Ethiopie (on pense aux victimes d’Haile Mariam), au Congo (on pense à celles de Mobutu) et en Guinée.  Nul besoin de spécifier pour ce qui est de ce dernier pays : tous ceux qui s’y sont succédé au pouvoir ont régné par la terreur et par le sang.

A ce jour, aucun d’entre eux n’a été jugé. Aucune de leurs victimes n’a été rétablie dans ses droits. Les 50 000 morts du Camp Boiro n’ont toujours pas bénéficié d’une sépulture, leurs fosses communes n’ayant même pas fait l’objet d’une recherche. Les massacres qui se sont déroulés au Stade du 28 Septembre ne seront jamais jugés. De côté-là, les Guinéens savent qu’ils n’ont rien attendre.

En 1947, le poète et génial trublion guinéen Mamadou Traoré dit Ray Autra avait porté plainte contre la France pour « colonisation de mon pays ». Figurez-vous que si le plaignant fut  débouté, le procès eut lieu et conduit selon les règles de l’art.

Qui oserait porter plainte contre Sékou Touré, Lansana Conté, Dadis Camara, Alpha Condé ou Mamadi Doumbouya ?

Tierno Monénembo
Source : Le Point

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