Choc, polémiques et voyeurisme après le meurtre sauvage d’une étudiante en Egypte

L’assassin de Nayra Achraf, 21 ans, tuée à coups de couteau à l’entrée de l’université de Mansourah parce qu’elle refusait ses avances, a été condamné à la peine de mort. Etudiante à Mansourah, au nord du Caire, Nayra Achraf rêvait de devenir hôtesse de l’air. Sa vie lui a été arrachée à 21 ans. Son meurtrier avait décidé qu’elle serait sienne ou qu’elle mourrait. Il l’avait harcelée pendant des mois, elle avait signalé ses menaces à la police. Il l’a tuée à coups de couteau, sous l’œil de caméras de surveillance et de témoins, le 20 juin, à l’entrée de l’université.

Un mois après, le choc reste vif en Egypte. Les polémiques et le voyeurisme aussi : des médias locaux, qui feuilletonnent l’affaire, ont récemment publié le résultat du test de virginité pratiqué sur la défunte lors de l’autopsie. Ou encore la liste de ce que contenait son sac au moment de sa mort.

Ces atteintes à la vie privée de la victime font bondir Mozn Hassan, à la tête de l’ONG féministe Nazra (« regard ») : « Cette façon de fouiller dans l’histoire de Nayra Achraf éloigne de la seule réalité qui compte : elle a été tuée ! Quel discours public porte-t-on en étalant ces détails ? L’onde de choc a été très forte après la mort effroyable de cette étudiante. Mais d’autres Egyptiens ont réagi en disant : “Je veux être solidaire, mais je veux comprendre avant. Avait-elle eu une histoire avec le meurtrier ? Etait-elle vierge ?”, etc. Cela dénote d’une attitude patriarcale consistant à blâmer la victime. Et c’est hors sujet. »

Le 6 juillet, la condamnation à mort du meurtrier, Mohamed Adel, qui fréquentait également l’université de Mansourah, a été confirmée après que le grand mufti d’Egypte a approuvé le jugement – son avis est requis, selon la coutume, pour toute peine capitale. Le tueur avait été placé en détention peu après le crime, puis déclaré coupable de « meurtre avec préméditation », le 28 juin, au terme d’un procès éclair. Selon la justice, tous les éléments étaient réunis pour un verdict rapide. Mais celui-ci doit sans doute beaucoup à l’horreur du geste filmé et à la pression populaire : les images ont tourné en boucle sur Internet.

Des féminicides traités au cas par cas

L’Egypte n’a pas l’apanage des féminicides ou de la violence contre les femmes – pas plus que le Proche-Orient. Sont souvent avancés comme facteurs pour expliquer les violences et le harcèlement, très répandu, une culture patriarcale tenace, un rigorisme religieux introduit dans les années 1970 par les Egyptiens partis travailler en Arabie saoudite, voire, parfois, les conditions économiques… Mais selon les féministes, le vice de fond est l’absence, dans le pays arabe le plus peuplé, d’une loi qui criminalise les violences contre les femmes. Les féminicides sont traités au cas par cas. De quoi donner aux auteurs de sévices un sentiment d’impunité.

Si les peines contre le harcèlement sexuel ont été renforcées, la pression sociale ou celle de la police découragent les victimes de porter plainte. Les violences dénoncées sont minimisées. « Nayra Achraf avait signalé son harceleur et elle n’a pas été protégée. Son meurtre résonne chez les Egyptiennes, car il signifie qu’aucune femme n’est en sécurité. C’est absurde qu’il faille attendre qu’un crime soit commis pour que justice soit rendue », s’insurge Mozn Hassan.

Selon la famille et les amis de l’étudiante, celle-ci était soutenue par ses parents. Elle avait refusé les demandes en mariage de son meurtrier, qui la poursuivait de façon obsessionnelle sur les réseaux sociaux. Une démarche de réconciliation traditionnelle – censée régler des différends hors du cadre juridique – avait aussi été lancée.

Ce crime n’est pas un acte isolé. En décembre 2021, une adolescente de 17 ans, Bassant Khaled, s’était suicidée après qu’un soupirant éconduit l’a fait chanter en publiant sur la Toile des photomontages dénudés. Peu après l’annonce de la mort de Nayra Achraf, le cadavre d’une présentatrice de télévision, Shaïma Gamal, a été retrouvé, le visage défiguré à l’acide. Son mari – un magistrat – est accusé du meurtre.

Faire évoluer le discours public

Les féminicides sont davantage couverts dans la presse égyptienne – parfois avec des dérives. Un mouvement contre les violences faites aux femmes a aussi pris de l’ampleur depuis 2020, dans l’objectif de faire évoluer le discours public. Une longue lutte : à côté des réactions de choc et de soutien à la famille de Nayra Achraf, bien d’autres Egyptiens ont cherché des circonstances atténuantes au meurtrier ou blâmé la victime.

Un prédicateur, Mabrouk Attiya, est monté au créneau pour dire que les femmes doivent porter le voile et se couvrir, afin de « vivre » et de ne pas attiser les tentations – insinuant que le sort de Nayra Achraf aurait été différent si elle avait adopté un tel code vestimentaire. Ses propos ont suscité un tollé, mais il a aussi obtenu un vaste soutien sur les réseaux sociaux. Dans la même veine, un voisin du meurtrier l’a présenté devant les caméras comme un jeune homme sans problèmes, vivant dans une famille calme, « à part quand il battait sa mère et ses sœurs » – comme s’il s’agissait d’un acte ordinaire.

« Cette situation ne veut pas dire qu’on ne peut rien faire, dit Mozn Hassan. Des organisations féministes sont engagées depuis des années pour faire bouger les lignes au niveau légal. On peut, au minimum, introduire dans le Code pénal un article spécifique aux violences contre les femmes. Il y a beaucoup de propositions. Mais il faut une volonté politique pour avancer. »

Avec Le Monde
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