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Accord Iran-Arabie saoudite: «On assiste aux prémices d’une nouvelle configuration régionale»

L’Iran et l’Arabie saoudite, poids lourds du Moyen-Orient ayant rompu leurs liens en 2016, ont annoncé vendredi 10 mars le rétablissement de leurs relations diplomatiques d’ici deux mois à l’issue de pourparlers en Chine. Quelles conséquences cet accord pourrait-il avoir au Moyen-Orient et dans la lutte d’influence que se livrent Pékin et Washington ? Entretien avec Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen.

RFI : En quoi le rapprochement entre Riyad et Téhéran pourrait changer la donne dans la région ? 

Hasni Abidi : L’accord conclu entre Riyad et Téhéran est une mauvaise nouvelle pour Israël puisque le gouvernement israélien tablait sur une certaine normalisation avec l’Arabie saoudite, et surtout pour un isolement de l’Iran et une alliance régionale en mesure de former une coalition en cas d’action militaire contre l’Iran. Aujourd’hui, l’Arabie saoudite permet à l’Iran de sortir de son isolement et c’est plutôt Israël qui paraît aujourd’hui isolé sur la scène moyen-orientale.

Mais il y a d’autres conséquences, qui dépendent de la portée de cet accord. Il faut rappeler que l’accord a pour objectif la sécurisation de l’Arabie saoudite. L’Arabie saoudite est appelée à des réformes très importantes et le prince héritier Mohammed ben Salman est pressé de prendre le pouvoir. Il a besoin, pour cela, d’un environnement régional beaucoup plus rassurant. Il a besoin de sécuriser l’Arabie saoudite, sécuriser les installations pétrolières, et cette sécurisation, tout comme la sécurité du trône, passe aussi par une relation différente, une relation apaisée, avec les Iraniens.

Pourrait-il y avoir des impacts sur certains pays, comme le Yémen et la Syrie ? 

Les conséquences sur la Syrie, sur le Yémen, sur l’Irak, sur le Liban sont moins prioritaires pour l’Arabie saoudite. En revanche, à l’issue des deux prochains mois, temps imparti et condition sine qua non imposé par l’Arabie saoudite pour mesurer la collaboration des Iraniens, il se pourrait que ces autres dossiers suivent. Ce sera dans des négociations futures puisque les tractations entre Saoudiens et Iraniens sont amenées à se poursuivre. Mais il est évident que la sécurisation de l’Arabie saoudite passe par l’arrêt des attaques menées sur le sol saoudien, par les Houthis au Yémen, qui sont soutenues par les Iraniens.

L’Arabie saoudite ne veut pas avoir des relations conflictuelles avec ses voisins. Elle est pour une certaine dynamique de paix et elle est aussi un peu boudée par le président américain Joe Biden. La direction saoudienne veut s’affranchir de la tutelle américaine et diversifier ses relations sur le plan international.

Que signifie le rôle de la Chine dans ces négociations ? 

Pour l’Arabie saoudite, la présence d’un État garant est très importante, car la confiance est rompue entre Téhéran et Riyad depuis plusieurs années. C’est pourquoi la Chine a montré son intérêt, il y a déjà trois ans de cela, lors d’une rencontre entre les dirigeants saoudiens et chinois. Les Chinois ont fait part de leur intérêt de mener une médiation entre les deux États. Pourquoi ? Parce que la Chine a des priorités importantes avec l’Arabie saoudite comme fournisseur de pétrole, mais aussi avec les Iraniens. Il fallait donc absolument que la relation soit différente entre ces deux partenaires privilégiés de la Chine.

L’Arabie saoudite a besoin de la Chine, car les seuls États écoutés par les Iraniens sont aujourd’hui la Chine et la Russie. Par ailleurs, il fallait un partenaire de taille, un garant pour cet accord et en même temps, pour la Chine, cela signifiait un retour triomphal sur la scène du Moyen-Orient. Cela permet de la part de la Chine de dire aux Américains que, même s’il y a une pression contre elle, elle devient un interlocuteur privilégié de puissances régionales dans la région, à savoir l’Arabie saoudite et l’Iran.

Sommes-nous en train d’assister à l’instauration d’un nouvel ordre mondial, selon vous ? 

On assiste plutôt à des prémices d’une nouvelle configuration régionale. Mais attention, il ne faut pas sous-estimer la relation stratégique entre Washington et Téhéran. Les Saoudiens ne peuvent pas faire l’économie d’une relation exclusivement chinoise ou russe et bien sûr, cette relation dépend aussi des titulaires de la Maison Blanche. Si demain, un nouveau président américain est beaucoup plus attentif avec la direction saoudienne, qu’il ne boude pas et ne critique pas le prince héritier Mohammed ben Salman, l’Arabie saoudite se tournera sûrement de nouveau vers les Américains.

On assiste pour le moment plutôt à une volonté de diversifier les relations de l’Arabie saoudite et aussi utiliser cette relation avec Pékin comme moyen de pression sur l’administration américaine, pour dire à Washington que l’alternative existe et que l’Arabie saoudite peut aussi avoir de bonnes relations avec d’autres États, qui ne sont pas moins importants dans la région.

par rfi.fr

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