La Guinée traverse actuellement une crise de liquidité sans précédent. Billets rares, banques à sec, épargne paralysée, économie au ralenti. Les conséquences sont visibles, mais les causes sont plus profondes, plus obscures, et souvent dissimulées derrière une façade institutionnelle de stabilité trompeuse. Au cœur de cette asphyxie monétaire, une gouvernance de transition marquée par l’opacité, la manipulation des réserves, une corruption rampante et un climat généralisé de perte de confiance.
Quand la monnaie ne circule plus
“Le premier symptôme est implacable : la masse de billets de banque en circulation chute drastiquement. Les transactions se raréfient, les retraits en espèces sont limités, et les agents économiques se plaignent d’un accès de plus en plus difficile à leur propre argent. Derrière cette contraction, un enchaînement de pratiques politiques et financières douteuses entretenues par les autorités actuelles“, nous indigne un analyste des systèmes financiers.
L’or, la corruption, et le circuit parallèle du dollar
La junte du CNRD, soucieuse de s’assurer la loyauté des forces de défense et de sécurité, a mis en place un circuit de corruption sophistiqué basé sur l’achat d’or artisanal. En désignant un intermédiaire unique : Monsieur Koïta et ses différentes sociétés, pour collecter tout l’or des orpailleurs et le vendre exclusivement à la BCRG (Banque Centrale de la République de Guinée), afin d’instaurer un monopole étatique.
“L’or brut ainsi acquis est ensuite exporté discrètement à Dubaï, raffiné (avec une perte de poids estimée souvent à 50 %), puis revendu en dollars. Ces dollars ne passent ni par les banques commerciales ni par les circuits officiels du FMI destinés à stabiliser la balance des paiements. Ils reviennent en Guinée dans des circuits informels, pour être distribués sous forme de pots-de-vin aux corps habillés et autres relais du régime“, affirme un autre économiste très imprégné de la situation guinéenne, que nous avons interrogé.
Mais voilà le nœud du problème : par peur de traçabilité et de poursuites futures, les acteurs et bénéficiaires de ces largesses, évitent les dépôts bancaires. Ils préfèrent stocker l’argent liquide dans des valises, des caisses, des cachettes à la maison ou acheter des terrains et maisons en devises. Résultat ? Une économie sous perfusion, où l’argent existe, mais ne circule plus.
“À cela s’ajoute une crise de confiance systémique entre les citoyens et les banques commerciales d’une part, et entre ces banques et les autorités de la transition, d’autre part. Cette méfiance s’est aggravée depuis que la BCRG a utilisé les réserves obligatoires des banques primaires à hauteur de 5 000 milliards de GNF. Un acte perçu comme une violation grave des règles prudentielles, provoquant une onde de choc dans tout le secteur bancaire. Les déposants s’interrogent : mon argent est-il encore en sécurité ? Pourquoi je prendrai le risque de déposer mon argent à la banque ? “, regrette un banquier que nous avons joint au téléphone depuis Conakry.
Au niveau même de l’appareil Étatique, les acteurs majeurs de la transition, ont aussi peur d’alimenter leurs comptes au risque de subir le triste sort des cadres de la gouvernance d’Alpha Condé : le gèle des comptes. Un acte illégal et même suicidaire que les banques primaires ont posé sans aucune décision de justice et sans mandat légal.
Soixante six (66) ans après l’indépendance, aucun économiste, aucun financiers, aucun homme d’affaires, n’a réussi à créer une banque privée 100 % guinéenne. Qui ferait désormais confiance au système bancaire guinéen, entièrement détenu par des investisseurs étrangers ?
“Ce manque de confiance, de transparence et de garanties, alimente le retrait massif des dépôts, encourage l’économie souterraine et détériore le lien de confiance fondamental entre le peuple et son système financier“, ajoute notre interlocuteur.
Artistes, courtisans et politiciens : les autres corrompus
La distribution d’espèces ne se limite pas aux militaires. Artistes, influenceurs, courtisans politiques et opposants “retournés”, reçoivent eux aussi leur part du gâteau. Et comme leurs homologues en uniforme, ils gardent l’argent chez eux, refusant de l’intégrer dans le circuit bancaire. Ce blocage monétaire collectif, alimenté par une peur partagée de laisser des traces, plonge tout le système dans une detresse monétaire sans précédent.
Leçon d’histoire : le précédent de la monnaie “Syli”
Un ancien opérateur économique sous la Révolution, raconte : “Sous Ahmed Sékou Touré, déjà, la culture bancaire était faible et les citoyens gardaient leur argent à domicile. Mais le président d’alors avait su contourner cette inertie monétaire en créant des circuits d’achat et de revente populaires à travers des entreprises d’État comme Alimag, Alidi, Socotal ou Enimob, injectant ainsi de la monnaie dans l’économie réelle”.
Avant d’ajouter : “Après sa mort en 1984, le FMI constata une quantité très faible de Syli en banque, justifiant en 1985 un changement secret de monnaie (Syli vers Franc Guinéen), déclenché dans la panique et le silence, avec fermeture temporaire des banques pour éviter les fuites. Cette opération, brutale mais structurante, permit de relancer la machine économique.”
Une explosion monétaire en vue ?
Aujourd’hui, la Guinée semble marcher sur un terrain identique, à la différence que le régime en place ne semble ni vouloir, ni pouvoir proposer une solution structurelle. Bah Oury, actuel Premier ministre, bien que passé par la BICIGUI en tant qu’agent de banque, mais qui ne serait pas un banquier de carrière, semble dépassé par la complexité des mécanismes bancaires et monétaires.
À force de sacrifier la rigueur financière sur l’autel de la survie politique, le CNRD conduit le pays vers un mur économique. Le risque d’un effondrement du système monétaire, n’est plus une fiction.
Le nerf de la guerre, ce n’est plus l’argent, mais la confiance
Une économie ne se nourrit pas seulement d’argent. Elle se nourrit de confiance. Confiance dans l’État, dans les banques, dans les règles du jeu. Tant que les dirigeants continueront à faire circuler l’argent dans l’ombre, à l’abri des institutions, la monnaie guinéenne restera immobilisée, méprisée, et dangereusement instable. La crise de liquidité n’est donc pas un accident, elle est le miroir d’un pouvoir qui s’est éloigné de la norme et des règles en matière de bonne gestion.
Mamoudou Babila KEÏTA,
Journaliste d’investigation
Voix libre en exil.
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