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Burkina Faso : la junte exhibe des « aveux » de putschistes présumés, les observateurs restent sceptiques

Depuis plusieurs jours, la télévision d’État burkinabè diffuse les témoignages de civils et de militaires présentés comme impliqués dans un projet de renversement du capitaine Ibrahim Traoré. Mais analystes et observateurs dénoncent de nombreuses zones d’ombre et évoquent une opération de propagande destinée à renforcer le régime.

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Tentative de coup d’État manquée ou mise en scène politique ? Au Burkina Faso, les autorités de transition affirment avoir déjoué, début janvier, un nouveau complot visant à « neutraliser » le chef de la junte, le capitaine Ibrahim Traoré. Pour accréditer cette thèse, des « aveux » de civils et de militaires, diffusés en boucle plusieurs soirs de suite à la télévision nationale, détaillent un prétendu plan de déstabilisation.

Mais ces mises en cause peinent à convaincre de nombreux analystes, qui dénoncent l’absence de suites judiciaires et pointent de sérieuses incohérences dans le récit officiel.

Un complot attribué à Damiba et à la Côte d’Ivoire

La semaine dernière, les autorités burkinabè ont affirmé avoir déjoué « pour la énième fois » une « tentative de déstabilisation » dont l’objectif aurait été d’éliminer physiquement le capitaine Traoré. Le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, a fixé la date de l’opération présumée au 3 janvier, évoquant « une série d’assassinats ciblés » d’autorités civiles et militaires, à commencer par la « neutralisation » du chef de l’État.

Le cerveau du complot serait, selon la junte, l’ex-lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, aujourd’hui en exil au Togo. Ce dernier avait lui-même pris le pouvoir en janvier 2022 en renversant le président élu Roch Marc Christian Kaboré, avant d’être à son tour chassé par un coup d’État mené huit mois plus tard par Ibrahim Traoré.

Outre Damiba, le ministre de la Sécurité a directement mis en cause la Côte d’Ivoire, accusée d’avoir financé l’opération à hauteur de 70 millions de francs CFA (environ 106 000 euros). Les relations entre Ouagadougou et Abidjan sont particulièrement tendues depuis plusieurs mois. Abidjan a toujours rejeté de telles accusations.

Des « aveux » en série sur la télévision d’État

Pour appuyer sa version, le pouvoir a diffusé, quatre soirs d’affilée, les confessions filmées de plusieurs complices présumés, tous affirmant avoir agi sur instruction de Paul-Henri Damiba.

Le premier intervenant, Mady Sakandé, présenté comme un sexagénaire « commerçant » et « acteur clé » du projet, dit s’être rendu en Côte d’Ivoire pour y récupérer les 70 millions de francs CFA destinés au coup.

Un officier, le capitaine Prosper Couldiati, assure pour sa part qu’il devait « couper la tête » du commandant de la base de drones de Saponé, à une trentaine de kilomètres au sud de Ouagadougou, afin d’empêcher toute riposte aérienne.

Un autre militaire, le sergent-chef Salfo Yalwéogo, affecté à la garde républicaine, affirme avoir été approché par Damiba pour « mobiliser des hommes pour perpétrer un coup d’État ». Il dit avoir été arrêté quelques jours plus tard en possession de « deux fusils PKMS et plusieurs caisses de munitions ».

Ces témoignages très détaillés, livrés face caméra, n’ont pourtant été suivis d’aucune annonce de procès ni de décision judiciaire, ce qui alimente le doute chez de nombreux observateurs.

« Des scénarios invraisemblables » et des zones d’ombre

Depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Traoré, la junte affirme régulièrement avoir déjoué des projets de renversement. Mais aucun de ces complots présumés n’a encore donné lieu à des procès publics.

« À chaque fois, on annonce avoir déjoué un coup d’État, avec des scénarios aussi invraisemblables les uns que les autres. Quelle suite y a-t-on donnée ? Aucun procès, aucune condamnation », relève un journaliste et analyste burkinabè, qui s’exprime sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité, dans un contexte de répression des voix critiques.

L’implication supposée d’un simple « commerçant » chargé de transporter 70 millions de francs CFA depuis un pays voisin interroge également. « Comment un commerçant peut-il faire passer un tel montant, en trompant la vigilance des forces de sécurité d’un pays en guerre ? », questionne le même journaliste. « C’est un coup d’État au rabais, avec 70 millions de francs CFA en provenance de la Côte d’Ivoire, alors qu’on a déjà vu des projets de déstabilisation financés à plus de 5 milliards. Ce sont des zones d’ombre qui subsistent. »

Un outil pour « raviver le soutien » au régime ?

Ce n’est pas la première fois que Paul-Henri Damiba est désigné comme instigateur d’un complot. En septembre 2024, le régime de Ouagadougou l’avait déjà présenté comme le chef du « volet militaire d’un vaste complot ». En avril 2025, le Burkina Faso avait par ailleurs accusé la Côte d’Ivoire d’être impliquée dans une autre tentative de déstabilisation et annoncé l’arrestation d’une dizaine d’officiers et sous-officiers. Là encore, sans suites judiciaires notoires.

« Nous avons un complot déjoué quasiment tous les quatre à six mois. Et à chaque fois, c’est une occasion pour mobiliser et raviver le soutien au chef de l’État. Mais à force de crier au loup, on finit par ne plus y croire », observe un autre analyste burkinabè, lui aussi sous anonymat.

À Ouagadougou, un habitant confirme cette impression d’essoufflement : « À l’annonce de cette tentative de déstabilisation, les soutiens de la junte se sont rassemblés pour soutenir le régime. Mais il faut avouer que ce n’est plus la même ferveur qu’avant. »

Une stratégie de communication rodée

La junte burkinabè est régulièrement accusée de recourir à la désinformation pour conforter son image, alors que le pays reste meurtri par les attaques jihadistes et que les voies dissidentes sont réprimées.

En 2025, les autorités ont ainsi utilisé, hors de tout contexte, des images de célébrités comme la chanteuse Beyoncé ou du pape Léon XIV dans le cadre d’une vaste campagne en ligne, destinée à héroïser le capitaine Traoré et à détourner l’attention des violences et de la situation sécuritaire.

« La désinformation est omniprésente au Burkina et l’équipe autour du capitaine Traoré est particulièrement douée pour disséminer des rumeurs et des fake news qui peuvent soutenir le régime », analyse Nina Wilén, directrice du programme Afrique de l’Institut Egmont pour les relations internationales, un think tank basé en Belgique.

Pour cette spécialiste, le récit d’un énième complot manqué apparaît peu crédible. « Ce narratif sur un coup d’État manqué semble très improbable », conclut-elle, rejoignant ainsi les nombreuses voix qui voient dans cette affaire davantage un outil de propagande qu’un véritable projet de renversement.

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