Chez nous, dans ce pays qu’on appelle le « château d’eau » de l’Afrique de l’Ouest, nous avons une coutume aussi absurde qu’un deuil sans cadavre. Nous laissons les vivants vieillir dans le procès permanent. Nous les critiquons, nous les insultons, nous les déchirons dans les rues, dans les maisons, sur les plateaux de radio et dans les conversations du quotidien.
Puis vient le jour où le souffle s’en va. Alors, soudain, les mêmes bouches qui condamnaient deviennent des bouches qui bénissent. Les mêmes mains qui pointaient du doigt se lèvent pour saluer. On revêt les grands boubous, on verse des larmes abondantes, on prononce des discours grandioses, et l’on découvre trop tard des « pères de la nation » que l’on refusait de voir lorsqu’ils marchaient encore parmi nous.
Cette posture, nous l’avons appliquée à Sékou Touré. Nous l’avons appliquée à Lansana Conté. Et voilà qu’aujourd’hui, nous nous préparons à l’appliquer au professeur Alpha Condé, sans même attendre que Dieu décide de son dernier jour.
Moi, Ousmane Boh Kaba, je refuse cette hypocrisie nationale. Je refuse d’attendre la disparition d’un homme pour faire l’inventaire complet de son héritage.
Mais qu’on ne se méprenne pas sur mon propos. Je ne plaide ni l’innocence d’Alpha Condé ni son infaillibilité. Je ne cherche pas à effacer ses erreurs derrière ses réussites. L’histoire jugera ses fautes, mais l’honnêteté intellectuelle nous oblige également à juger ses accomplissements.
Ses erreurs existent. Elles sont graves. Le troisième mandat fut une faute politique majeure qui a profondément fracturé la nation et qui a précipité sa chute. La répression des manifestations de 2019 et 2020 a coûté des vies et restera une tache sur son bilan. La justice n’a pas toujours bénéficié de l’indépendance qu’exige une véritable démocratie. La corruption n’a pas disparu ; elle a souvent changé de visage. L’espoir d’une rupture totale avec les pratiques anciennes n’a pas été pleinement tenu.
Ces fautes doivent être dites, parce qu’un hommage qui refuse la vérité n’est qu’une propagande. Mais une condamnation qui refuse les réalisations n’est pas davantage de l’histoire. Elle est une autre forme d’aveuglement.
Les nations immatures écrivent leur histoire en noir et blanc. Les hommes qu’elles aiment sont sans défaut, ceux qu’elles détestent sont sans mérite. Les nations mûres savent tenir deux vérités dans une même main : un homme peut avoir commis une faute historique et avoir rendu un service historique à son pays.
C’est à cette lumière que doit être regardé le parcours d’Alpha Condé.
Avant d’être un président renversé, il fut un opposant. Un véritable opposant. Il a connu la prison – à la Maison Centrale, pas au Camp Boiro, tenons à la précision –, l’exil, les intimidations et des décennies de combat politique contre des régimes qui avaient fait de la contestation un acte dangereux. Pendant plus de trente ans, il a affronté Sékou Touré puis Lansana Conté avec pour seules armes une parole politique et une conviction : la Guinée devait connaître l’alternance et le pluralisme.
Sékou Touré avait donné au pays une formule qui résume toute une époque : « la pauvreté dans la liberté ». Une phrase à la fois noble dans son ambition d’indépendance et tragique dans ses conséquences, car l’idéal de souveraineté nationale s’est accompagné d’une répression politique dont le Camp Boiro reste le symbole le plus douloureux.
Lansana Conté, de son côté, assumait une vision du pouvoir dans laquelle les libertés individuelles étaient souvent subordonnées à la raison d’État. « Les droits de l’homme sont une invention occidentale », lançait-il un soir de colère. Traduction : je torture, vous fermez vos gueules. Et nous avons fermé.
Le capitaine Dadis Camara est arrivé avec le discours de la rupture nationale et de la dignité retrouvée face aux influences étrangères. « La Guinée n’est pas une sous-préfecture de la France », proclamait-il. Beaux mots. Mais derrière, c’était la même main qui serrait les gorges, et son pouvoir a rapidement été marqué par de graves violations des droits humains.
Alpha Condé est arrivé avec une autre promesse : construire une Guinée qui ne choisirait ni la pauvreté comme destin, ni l’autoritarisme comme méthode. « Ni pauvreté, ni dictature », disait-il. Son ambition était de rompre avec une tradition politique où l’État se confondait avec la peur, le silence imposé et l’absence de contre-pouvoirs.
Son premier mandat a ouvert un espace politique inédit dans l’histoire contemporaine de la Guinée. Une presse privée plus dynamique, des syndicats plus libres, une opposition capable de s’organiser et de contester publiquement le pouvoir ont pu exister. Cet espace était imparfait, parfois traversé par des violences et des restrictions inacceptables, particulièrement durant la crise du troisième mandat, mais il représentait malgré tout une évolution significative par rapport aux décennies précédentes.
L’ironie de l’histoire est peut-être là : celui qui a participé à libérer la parole publique a fini par être emporté par une société qui avait appris à ne plus se taire.
Sur le plan économique, son héritage mérite également d’être examiné sans passion. Dans le secteur minier, son administration a cherché à renforcer la place de l’État guinéen à travers le Code minier de 2011, une plus grande exigence de transparence et une volonté d’obtenir davantage de retombées nationales de l’exploitation des ressources.
L’affaire Simandou illustre cette volonté. Le pouvoir d’Alpha Condé a engagé une offensive politique, administrative et judiciaire qui a conduit à l’annulation des droits attribués au groupe BSGR sur une partie du gisement, à la suite d’accusations de corruption ayant fait l’objet d’enquêtes internationales. L’homme d’affaires Beny Steinmetz a d’ailleurs été condamné en Suisse pour corruption liée à l’obtention de ces droits. Dans ce combat, la Guinée a cherché à reprendre le contrôle d’un actif stratégique majeur de son sous-sol.
Sous sa présidence, des infrastructures ont également été développées : des routes ont été réhabilitées ou construites, l’aéroport de Conakry a été modernisé, l’accès à l’électricité a progressé dans plusieurs zones et des investissements ont été réalisés dans l’éducation et l’enseignement supérieur. Ces avancées n’ont pas transformé la Guinée en un pays développé, et les attentes de la population sont restées immenses, mais elles constituent une partie de son bilan.
Sur la scène internationale, la Guinée a retrouvé une présence diplomatique plus affirmée et a participé davantage aux grands débats régionaux et internationaux. Le pays n’était plus seulement perçu à travers ses crises et ses instabilités, mais aussi comme un acteur capable de porter une voix dans les affaires africaines.
Puis est arrivée la contradiction majeure de son parcours : l’homme qui avait combattu les présidences à vie a voulu prolonger la sienne. C’est cette contradiction qui a assombri une grande partie de son héritage et qui a provoqué une rupture profonde avec une partie du peuple qui l’avait porté au pouvoir.
Mais une faute historique, aussi grave soit-elle, ne peut effacer toutes les pages précédentes d’une vie politique. De la même manière qu’un combat héroïque ne peut effacer des erreurs commises au sommet de l’État.
Aujourd’hui, alors que la Guinée vit de nouveau sous un régime militaire, l’espace de contestation s’est considérablement rétréci. Des manifestations sont interdites, des acteurs politiques et de la société civile ont connu des restrictions, des intimidations ou l’exil, et de nombreux journalistes exercent leur métier dans un climat de plus grande prudence. Dire cela ne revient pas à idéaliser le passé ; cela consiste simplement à comparer les réalités avec honnêteté.
Je ne demande donc pas aux Guinéens d’aimer Alpha Condé. Je ne demande pas d’oublier les morts des manifestations, les blessures de la crise constitutionnelle ou les désillusions de son second mandat.
Je demande quelque chose de plus difficile : être juste.
La justice de l’histoire n’est pas un acte d’amour ou de haine. C’est une balance. Sur un plateau, les fautes. Sur l’autre, les œuvres. Un peuple adulte a le courage de regarder les deux.
En Guinée, nous avons trop souvent attendu que les hommes deviennent des souvenirs pour leur reconnaître leurs grandeurs. Nous avons attendu que le père disparaisse pour l’appeler grand-père.
Je refuse d’attendre la disparition du professeur Alpha Condé pour reconnaître ce qu’il a apporté à la nation.
Qu’on le critique pour ses fautes. Qu’on le condamne pour ses erreurs. Mais qu’on ait aussi le courage de reconnaître ce qu’il a changé.
La Guinée a besoin de vérité, pas seulement de mémoires sélectives ou de cimetières remplis de regrets.
Alpha Condé n’est ni un saint ni un monstre. Il est un homme d’État avec ses contradictions, ses fautes et ses accomplissements.
Et une nation qui n’apprend à reconnaître ses bâtisseurs qu’au cimetière est une nation condamnée à n’apprendre son histoire qu’au milieu des tombes.
Alors, pour une fois, disons merci à un vivant.
Ousmane Boh KABA