AFRIKENTREPRENEURS.COM
La Vraie Information, c'est ICI

De la refondation à l’usurpation : chronique d’un pouvoir en panne

0

Il vient un moment où l’art du discours ne suffit plus à masquer le vide du bilan. À la tête d’un gouvernement en panne d’inspiration, le Premier ministre Bah Oury s’évertue à réclamer du peuple une « résilience » exemplaire et des « sacrifices » toujours plus lourds. Voir ce pouvoir commenter l’austérité avec la solennité d’un grand dessein national relève d’une ironie mordante : le régime ne gouverne plus, il demande aux Guinéens d’endurer les conséquences de ses propres renoncements.

On pourrait presque croire Bah Oury dans les pas de Winston Churchill, lorsqu’en 1940 celui-ci demandait à ses compatriotes de se préparer au « sang, à la sueur et aux larmes ». Sauf qu’il faut bien reconnaître que la comparaison s’arrête là. Churchill demandait des sacrifices à un peuple qu’il conduisait au combat, en assumant lui-même le risque, la responsabilité et le poids de l’épreuve. Il parlait à une nation menacée d’anéantissement et lui offrait en échange une vision, du courage et un horizon. Bah Oury, lui, semble surtout demander aux Guinéens de serrer la ceinture pendant que le pouvoir serre l’étau. Quant au charisme, à la puissance de conviction et à la stature historique de Churchill, disons charitablement qu’il ne suffit pas de prononcer le mot « sacrifice » pour hériter de son éloquence.

De quels sacrifices parle-t-on, et surtout, qui les consent ? Pendant que les ménages comptent chaque franc face à la cherté de la vie, aux délestages et au chômage, l’État conserve son train de vie sans la moindre pudeur. On nous promet la prospérité au nom du mégaprojet Simandou ou de la croissance macroéconomique, mais une richesse nationale qui ne se traduit ni dans l’assiette, ni dans les hôpitaux, ni dans les écoles n’est qu’un mirage comptable.

Le mépris frôle l’absurde lorsqu’il s’agit de la jeunesse. Voir ce pouvoir observer avec suspicion les départs de jeunes boursiers à l’étranger relève d’une double morale révoltante. Pourquoi l’excellence à l’international serait-elle un privilège légitime pour les enfants des élites, mais une témérité suspecte pour les enfants du peuple ? Empêcher notre jeunesse d’aller acquérir les compétences d’avenir n’est pas du patriotisme ; c’est organiser la stagnation du pays. Comme le rappelait Nelson Mandela, l’éducation reste l’arme la plus puissante pour transformer une nation. Un État qui ferme les portes du savoir hypothèque sa propre souveraineté.

Il y a, dans cette injonction à retenir les meilleurs étudiants en Guinée, une contradiction qui mériterait d’être expliquée. On demande à nos jeunes de ne pas chercher ailleurs les universités, les laboratoires et les savoirs dont le pays manque encore. Très bien. Mais qu’en est-il de ceux qui les gouvernent ? Pourquoi faudrait-il que le fils du peuple fasse confiance à nos universités et à nos hôpitaux, quand ceux qui disposent du pouvoir et des moyens s’empressent, dès qu’il s’agit de leur propre avenir ou de leur propre santé, de regarder vers l’étranger ?

Le paradoxe est savoureux : pour le jeune Guinéen, l’étranger serait presque une tentation coupable ; pour les dignitaires, il semble demeurer une assurance tous risques. On voudrait que la jeunesse fasse de la Guinée son université, son laboratoire et son hôpital, pendant que les élites continuent de considérer l’étranger comme leur campus d’excellence et, lorsque nécessaire, leur refuge sanitaire.

La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi nos meilleurs étudiants veulent partir. C’est de savoir pourquoi ceux qui ont le pouvoir de rendre la Guinée suffisamment attractive pour qu’ils restent ne semblent pas toujours vouloir eux-mêmes faire confiance aux institutions qu’ils leur demandent de défendre.

On ne retient pas une jeunesse par décret, par culpabilisation ou par discours patriotique. On la retient en construisant des universités dont les dirigeants seraient fiers d’y inscrire leurs propres enfants, des hôpitaux dans lesquels ils accepteraient de se faire soigner eux-mêmes, et un État dont les citoyens n’auraient plus besoin de chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas chez eux.

Ce tableau économique et social s’accompagne d’un verrouillage démocratique brutal : libertés publiques étouffées, médias sous pression et légitimité confisquée. En écartant systématiquement les leaders représentatifs et en s’imposant par le hold-up électoral, le régime a fait le choix de l’autoritarisme. La promesse initiale de refondation s’est muée en une captation du pouvoir par l’exclusion, coupant définitivement les dirigeants des aspirations réelles du peuple.

Au Premier ministre qui réclame encore de l’abnégation, la réponse des Guinéens doit être d’une fermeté absolue : la résilience d’un peuple n’est pas un chèque en blanc pour l’impunité des dirigeants. Un peuple peut consentir à des efforts temporaires pour bâtir son avenir, mais il refuse de faire du sacrifice le dogme perpétuel de sa propre soumission. Lorsque le pouvoir confisque la démocratie et exige de ses citoyens qu’ils paient seuls la facture de son incompétence, ce n’est plus de la gouvernance : c’est de l’usurpation.

L’Histoire nous l’enseigne : aucun artifice de langage ne protège durablement les régimes qui ont confondu la patience d’un peuple avec sa résignation. Et surtout, qu’on ne s’y trompe pas : il ne suffit pas de convoquer le vocabulaire de Churchill pour revendiquer sa stature. Il faut encore avoir sa vision, son courage, sa capacité à entraîner un peuple dans l’épreuve et, accessoirement, son talent pour faire passer le sang, la sueur et les larmes pour le prix d’un avenir commun plutôt que pour la facture d’un pouvoir à bout de souffle.

Souleymane Souza KONATÉ

Laisser un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

error: Contenu protégé!!