Le poulet et la guerre des couteaux (Par Tierno Monénembo )

Le conflit qui vient d’éclater sur les bords du Dniepr est sans doute  le plus dangereux, le plus susceptible de déclencher une troisième guerre mondiale  depuis la fameuse crise des missiles de Cuba en 1962.

Les chars russes à Kiev revêtent une signification autrement plus alarmante que les mêmes à Budapest ou à Prague lors de la guerre froide. Pour paraphraser De Gaulle, « le monde tel qu’il est », c’est toujours deux blocs face-à-face sauf que la guerre n’est plus froide et que le second bloc a été réduit à sa portion congrue depuis l’éclatement de l’Union Soviétique en 1991.  N’empêche, l’alignement automatique règne encore comme il a toujours régné malgré les beaux discours de Bandoeng, malgré le charisme de Nehru et de Soekarno.

Le 2 Mars dernier, l’Assemblée Générale des Nations Unis a adopté une résolution exigeant que la Russie cesse immédiatement de recourir à la force contre l’Ukraine : 141 pays ont approuvé le texte, cinq s’y sont opposés, 35 s’y sont abstenus dont 25 pays africains. Ce vote reflète parfaitement le rapport de force qui régit le monde depuis la chute du Pacte de Varsovie. Seules cinq nations osent encore s’afficher clairement derrière le pays de Poutine et la majorité des abstentionnistes émane de l’Afrique.

Une certaine « poutinophilie » (en ce moment particulièrement vive au Mali et en Centrafrique) explique en partie cela. Le ressentiment que nourrissent les Africains pour l’Occident est connu. Au contraire, la Russie qui n’a ni colonisé ni participé à la Traite des Noirs jouit d’un prestige d’autant singulier qu’elle (ou plutôt l’Union Soviétique) a toujours fermement condamné l’apartheid et sans équivoque, soutenu l’ANC de Mandela. Ce sont des choses qui ne s’oublient pas.

A ces arguments d’ordre historique, il faut cependant ajouter un autre : la real-politik qui plus que l’éthique et la morale, inspire la conduite des Etats. Les Africains savent que dans ce type de conflit, leur position de petits poucets est bigrement intenable. Ils se font taper sur les doigts de quelque côté qu’ils se tournent. Le cas de la Guinée le démontre clairement.

Dès le début de la crise, Kiev a intimé l’ordre à Conakry de détacher son consulat de son ambassade à Moscou sous peine de sanctions.   Naturellement, les autorités guinéennes ont volontairement traîné le pas, ne sachant qu’elle serait la réaction de Poutine. Résultat : son consulat en Ukraine, a été fermé, son droit à des plaques d’immatriculations diplomatiques, supprimé.

Pendant ce temps, les ambassadeurs de l’Union Européenne à Conakry se sont rendus au ministère guinéen des Affaires Etrangères pour exiger une condamnation sans équivoque de « l’agression russe ». La Guinée fait partie des pays qui ont refusé de participer au vote, et on la comprend.

La Russie et l’Ukraine sont de gros consommateurs de bauxite, minerai dont elle est le deuxième producteur après l’Australie. Ce sont et, au temps du communisme, et maintenant, des partenaires essentiels pour ce pays qui fut le premier d’Afrique noire à nouer des relations diplomatiques avec ce qu’on appelait alors, « les pays de l’Est ».

Au moment où j’écris ces lignes, un millier d’étudiants guinéens souffre le martyr en Ukraine, sous les bombes, sans bourse, sans consulat, victimes comme les autres Africains, d’exactions à caractère raciste. Comme le dit un proverbe africain, cité à point nommé par le chanteur ivoirien, Alpha Blondy, « quand deux couteaux se battent, toi, le poulet, tu te tais !»

Tierno Monénembo 
Source : Le Point

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