GUINEE : une justice indépendante…surtout pas du CNRD

En décembre 2006, quand l’ancien président Lansana Conté est allé extraire son ami, Mamadou Sylla, à l’époque tout-puissant patron des patrons guinéens, de la prison, il aurait dit : « La justice, c’est moi. L’Etat, c’est moi ». Eh bien, les choses ne sont peut-être pas formulées aujourd’hui avec la même arrogance ; mais il y a bien des indices qui laissent croire que la définition de la justice sous l’ère CNRD est éminemment fonction de l’idée qu’en a ce dernier. Les changements opérés à la tête du département en charge de ce secteur stratégique sont à cela illustratifs.

La justice, c’est le grand chantier du Comité national pour le rassemblement et le développement (CNRD). C’est elle qui mobilise le plus l’attention des nouvelles autorités, depuis leur avènement, le 5 septembre 2021. Et cela se traduit par une mobilisation plus proactive des magistrats et une pile de dossiers transmis à la CRIEF dont la création est elle-même le reflet de cet intérêt manifeste pour le secteur de la justice. Ceci étant, les procédures enclenchées ne rassurent guère. Les politiques y voyant en particulier une manœuvre savante dont le mobile véritable serait d’aboutir au renouvellement générationnel des acteurs de la scène politique, projet que l’on dit cher au colonel Mamadi Doumbouya et à ses camarades.

Mais surtout, l’instabilité singulière à la tête du ministère de la Justice n’est pas pour dissiper les doutes et les inquiétudes. Tenez ! C’est le 2 novembre précisément que Fatoumata Yarie Soumah a été nommée ministre de la Justice et des Droits de l’homme dans l’équipe de Mohamed Béavogui. Elle en a été limogée le 31 décembre, soit deux mois après. Et pourquoi ? Parce qu’elle avait osé s’élever contre la volonté du président de la Transition de discuter de la politique pénale avec les magistrats. Non seulement, elle avait désapprouvé la démarche, mais surtout elle avait osé le dire clairement par le truchement d’un courrier-réponse qu’elle avait adressé au colonel Amara Camara, ministre secrétaire général de la présidence. Bref, elle a été renvoyée pour avoir essayé de maintenir la justice à l’abri de l’influence de l’Exécutif. Il faut croire que Fatoumata Yarie, comme bien d’autres Guinéens, a été bien naïve.

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Au pied levé, Me Moriba Alain Koné, qui était son secrétaire général, l’avait remplacée. Il a la chance de rester plus longtemps. Soit 6 mois. Lui aussi a été renvoyé en effet le vendredi 8 juillet dernier, à la surprise générale. Et les motifs de son limogeage sont fort identiques à ceux qui avaient été reprochés à sa prédécesseure. L’ex-ministre est en effet de ceux des membres du gouvernement qui n’ont pas approuvé la brutalité avec laquelle Foniké Menguè et ses camarades du FNDC ont été cueillis le mardi 5 juillet au siège de leur mouvement. Un communiqué à lui attribué s’est même brièvement retrouvé dans la presse et sur les réseaux sociaux avant d’être démenti. Même si le TPI de Dixinn, à travers le verdict qu’il a rendu plus tôt dans la journée, allait dans le même sens que le ministre, pour le CNRD, ce dernier s’est rendu coupable d’un péché impardonnable. Conséquence ? Dans le JT de la télévision nationale, un décret annonce son remplacement par Charles Wright, celui dont il désapprouvait les actions et la démarche. Message à en tirer : d’une part, le ministre a eu tort de dire qu’il ne partageait pas l’avis du procureur général, de l’autre, Charles Wright avait raison d’agir comme il l’a fait.

Ainsi donc, le CNRD a une idée de ce qu’est la justice pour lui. C’est à prendre ou à laisser. L’ironie dans tout ça, c’est cette profession de foi en faveur d’une justice indépendante. Il est vrai que dans ce pays, on n’est pas à une contradiction près !

Boubacar Sanso BARRY

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